Alors que le Rassemblement national est désormais bien installé dans le paysage politique et que sa cote électorale est toujours aussi élevée[1], son développement constitue à l’évidence un redoutable danger pour notre démocratie et l’avenir du pays, cela à cinq points de vue au moins :
– risque d’incapacité à gouverner du fait des promesses contradictoire et populistes faites aux uns et aux autres ;
– risque d’abandon de fait des politiques visant à limiter le réchauffement du climat ;
– risque d’affaiblissement, de division accrue, voire de paralysie, des institutions européennes, au moment même où elles doivent progresser pour faire face au risque de guerre et de perte de compétitivité. En particulier, risque de rupture du couple franco-allemand et de déclin de l’influence française en Europe ;
– rupture aggravée avec la tradition française de l’hospitalité, pourtant composante de l’identité nationale ;
– risque d’évolution vers une « démocrature » référendaire restreignant peu à peu les libertés.
Il est donc plus que jamais nécessaire, pour combattre ce péril, d’analyser ses intentions, de comprendre comment évoluent son, ou ses discours, ses perspectives et son action. Le récent et déplorable épisode qui a vu l’Assemblée nationale voter un texte du RN parfaitement concordant avec ses idées identitaires et anti-migratoires, visant à « dénoncer » l’accord franco-algérien de 1968 qui offre[2] aux Algériens des clauses privilégiées en matière d’immigration et de séjour en France est révélateur de son avancée, avec la complicité d’une certaine frange de la droite, sur le terrain de la bataille culturelle.
Le RN, une conjoncture favorable
L’absence de majorité de gouvernement du fait de l’échec de la dissolution, l’instabilité gouvernementale, les alliances opportunistes de formations très éloignées politiquement, les tergiversations du Président, l’absence de lignes directrices du gouvernement de Sébastien Lecornu, toujours sous la menace d’une censure, constituent pour le RN un contexte des plus favorables. Quoi de plus porteur pour faire le procès de la démocratie, pour promouvoir l’autorité et l’ordre, pour prôner le pouvoir du peuple face aux élites corrompues ? Le RN croit dur comme fer à sa prochaine victoire, en particulier en cas de dissolution. Le plus tôt pour lui serait le mieux, dans une conjoncture qui ne lui a jamais été aussi favorable.
Un n° 2 qui piaffe
La figure de « gendre idéal » de Jordan Bardella se déploie activement, au risque assumé de faire de l’ombre à la cheffe : respectabilité, rigueur budgétaire, sourires au patronat, il s’agit de montrer qu’on est prêt à prendre les rênes du pouvoir. Son livre[3], contenant de nombreuses erreurs, à dire vrai totalement insipide et creux, se veut rassurant. Il s’articule autour de vingt rencontres avec des Français qui évoquent leur métier. On y voit une France sous un prisme totalement déformé, faite de patrons, de cadres supérieurs, d’artisans méritants, tous unis harmonieusement dans l’amour de « la France, la vraie, celle des petites routes, des relais routiers, des villages où il y a un bar, une église, une mairie ». On s’étonnera de ne pas y trouver trace de travailleurs étrangers, d’Union européenne, de garanties sociales ou environnementales, qualifiées de « normes », « autant de bureaucratie et de paperasse qui pourrissent la vie des travailleurs ».
Le révélateur de la discussion budgétaire
Les positions du RN y ont été des plus sinueuses. Relevons quelques orientations contradictoires.
- Bien que fervent défenseur de l’orthodoxie budgétaire, le RN a voté de grosses baisses de TVA.
- Bien que grand défenseur des petites gens face aux inégalités sociales, le RN s’est opposé aux différentes versions de la taxe Zucman et au relèvement de la flat tax.
Le constat est que le RN a défendu à la fois une diminution des recettes, pour plaire à la droite (dont il pourrait avoir besoin à terme), et une augmentation des dépenses pour répondre à la soi-disant « fibre populaire » qu’il cherche à représenter. Ce double mouvement est révélateur de ses contradictions et de sa nature opportuniste.
Son contre-budget, présenté le 23 octobre, présente les mêmes caractéristiques.
Supposé être un « gage de sérieux », il affiche une stricte orthodoxie budgétaire, et par voie de conséquence, des économies drastiques : 50 Mds€ de dépenses en moins ; 14 Mds€ de recettes en moins, tout en préservant ses propres promesses électorales, ou encore de nombreuses suppressions d’impôts pour les ménages. Près d’1/3 des économies envisagées repose sur l’immigration (AME, suppression de certaines prestations…).
Quelques économies notables :
- 8,7 Mds€ sur la contribution de la France au budget européen (bras de fer avec l’UE revendiqué, qui entraînera inévitablement des sanctions ou rétorsions et un grave conflit) ;
- 7,7 Mds€ sur les agences et opérateurs d’État ;
- 5 Mds€ sur les dotations aux régions et aux intercommunalités ;
- 3,2 Mds€ sur les subventions aux associations « ne relevant pas de l’intérêt général » (sur une enveloppe de 11,7 Mds€).
Sont nommément visées les associations liées à l’immigration (y compris l’intégration des migrants), à la politique de la ville, au logement des personnes vulnérables, à la lutte contre la pauvreté, à l’écologie, à la mobilité durable, à la démocratisation de la culture, aux droits des femmes, à l’éducation populaire.
Conclusion
La doctrine du RN « respectabilisée » et particulièrement opportuniste, reste empreinte de nationalisme, de repli sur un protectionnisme étroit et de xénophobie.
Ne nous trompons pas : la dénonciation économique (« notre économie a besoin des immigrés »), morale ou idéologique du RN risque d’être une arme inefficace. De même, compter sur les contradictions que nous avons relevées pour prédire les impasses dans lesquelles le RN se retrouvera est trompeur ; dans le paysage actuel, le RN apparait comme une organisation réputée crédible parce que créditée de ne pas encore avoir été « essayée ».
Que faire dans ces conditions ?
a) Argumenter inlassablement sur les différents risques politiques qu’une victoire du RN fait courir à notre pays. Le RN, ce n’est pas le redressement, c’est le déclin !
b) Militer activement contre la multiplicité des candidatures à l’élection présidentielle. Plus ces candidatures seront nombreuses, plus s’accroit le risque d’être acculé au deuxième tour à un choix entre RN et LFI. Les égos doivent plus que jamais s’effacer devant l’intérêt général. Plus que jamais l’exercice des responsabilités suppose la mobilisation de ressources éthiques et spirituelles[4].
c) Répondre à la précarité, à l’insécurité matérielle et morale, au ressentiment, au sentiment d’abandon partagés par un nombre croissant de nos compatriotes. Cette vaste entreprise doit s’engager au niveau local, dans les quartiers, les communes. Ce sera l’un des enjeux des toutes prochaines élections municipales. Comment, à partir des valeurs républicaines, construire un projet qui puisse concurrencer celui du RN ?
d) Travailler sur les causes profondes qui portent en avant les régimes autoritaires un peu partout. Explorer l’hypothèse selon laquelle l’affaiblissement des grands systèmes de sens qui permettaient de fondre la souffrance dans l’espérance (la religion, la révolution …), le relativisme moral et la porosité des frontières entre le bien et le mal, entre l’intérieur et l’extérieur, suscitent un puissant besoin d’autorité, voire d’autoritarisme. Retrouver les liens profonds qui doivent unir sens et démocratie, réhabiliter la dimension structurante oubliée de celle-ci, enrichir la notion de citoyenneté, développer la participation, c’est sans doute, à terme, la meilleure stratégie.
e) Encourager, comme ils ont su le faire pour les jeux olympiques, nos leaders politiques, responsables d’organisations et journalistes, à inspirer des projets qui nous rassemblent, sollicitent le meilleur de notre esprit de fraternité, à rebours de nos passions tristes qui font le lit des régimes autoritaires.
Le Pacte civique qui, fort de ses valeurs de créativité, sobriété, justice et fraternité, défend une démocratie ouverte à toutes les cultures, entend participer activement à ce combat nécessaire.
Pour télécharger le flash info, cliquez ici
[1] Selon une étude réalisée par l’institut Viavoice, 54 % des personnes interrogées se disent prêtes à « voter pour le RN à l’avenir ».
[2] En fait de moins en moins, suite à de nombreuses modifications intervenues depuis son adoption.
[3] Jordan Bardella, Ce que veulent les Français, Fayard, 400 pages. Voir Libération du 29 octobre 2025.
[4] Jean-Baptiste de Foucauld et Marcel Lepetit, Logique de pouvoir et éthique, collection Démocratie et spiritualité, Editions de l’atelier, 2024.

