L’élection le 9 juin prochain du Parlement européen est cruciale à plus d’un titre ; le projet européen est menacé à la fois de l’intérieur (progression des mouvements autoritaires, divisions sur les enjeux stratégiques) et de l’extérieur du fait de l’attaque russe. Il n’est pas sûr que les citoyens aient vraiment pris conscience de cette situation : l’Europe de la défense est devenue aussi importante que l’Europe du bien-être, elle en est même la condition et il faut en prendre une conscience partagée. Il est donc essentiel plus que jamais de voter, et de faire voter. L’abstention aujourd’hui est une inaction coupable.
L’Europe est un projet civilisationnel, qui doit être notre fierté, même s’il est à parfaire. Aucun pays ne cherche à réunir comme nous les libertés démocratiques, le souci de la justice sociale et la prise en compte du défi climatique. Nous devons donc le défendre et le promouvoir face à la montée des régimes autoritaires. Et en particulier vis-à-vis de la Russie, qui ne doit pas seulement être défaite dans son agression contre l’Ukraine. Il faut que la Russie perde pour que la Russie change. Pour qu’elle trouve sa voie vers une forme réelle de démocratie. C’est la condition de notre propre sécurité et ce doit être notre objectif d’européens.
Pour cela, il faut continuer à renforcer la capacité d’action de l’Union européenne, tant sur le plan intérieur (budget, ressource propre) qu’extérieur (politique extérieure et de sécurité commune). Cela est d’autant plus nécessaire que la taille de l’Union s’est accrue et va s’accroître, et qu’il est donc plus difficile de décider ensemble. Il faudra par conséquent, dans les prochaines années, développer le champ des décisions à la majorité qualifiée, et, pour le reste, trouver des formules intermédiaires entre l’unanimité, qui donne un droit de véto à chaque Etat, et la majorité qualifiée.
Cela ne pourra être accepté que si les citoyens sont davantage associés à la bonne marche de l’Union européenne. Celle-ci doit devenir un horizon naturel, normal, et commun de leur citoyenneté politique. L’Europe doit désormais être présente « à tous les étages » de la vie démocratique, la vie des personnes, le fonctionnement des organisations, et les politiques publiques. Les élections ne sont pas un sondage sur la future élection présidentielle française, elles ont une valeur propre essentielle. Cela doit se traduire dans les cahiers des charges des médias, dans un système électoral qui recrée du lien avec les électeurs, et par une plus grande transparence du fonctionnement de l’Union, notamment les votes au Conseil des Ministres.
Enfin, devant l’ampleur des tâches à accomplir, il faudra fixer des priorités, et la prise en compte des quatre valeurs cardinales du Pacte civique (créativité, sobriété, justice et fraternité) peut y aider.
Pour concrétiser ces orientations générales, nous pouvons nous appuyer sur les propositions du Pacte du pouvoir de vivre, d’une part, et sur nos propres réflexions concernant l’Europe dans le nouveau contexte géostratégique d’autre part.
L’Europe du pouvoir de vivre
Le Pacte civique, collectif de citoyens et d’associations, est membre fondateur du Pacte du Pouvoir de vivre, collectif qui rassemble depuis 2019, plus de soixante organisations très représentatives de la société civile organisée. A ce titre il est partie prenante du programme de propositions élaboré dans la perspective des élections européennes du 9 juin prochain présentées à la presse le 16 mai dernier. Le projet européen du Pacte du pouvoir de vivre allie de manière indissociable la transition écologique, la justice sociale et le renouveau démocratique[1].
Il est ici nécessaire de rappeler les quatre axes que le Pacte du pouvoir de vivre met, à juste titre, en avant dans une campagne européenne polluée par des finalités de politique intérieure politicienne[2].
Axe 1 : une Europe écologique qui doit maintenir, sans recul, les ambitions du Green Deal et faire de la transition écologique une réalité sans laisser personne de côté ;
Axe 2 : une Europe sociale qui aide les plus fragiles, qui accueille et qui accompagne ;
Axe 3 : une Europe qui se dote de ressources propres par plus de justice fiscale et qui adapte les règles budgétaires aux défis contemporains ;
Axe 4 : une Europe à la démocratie renforcée fondée sur un Parlement conforté.
Pour autant, le Pacte civique estime qu’il est indispensable de mettre aussi l’accent sur les enjeux géostratégiques de l’Europe que ce programme, centré sur des problématiques sociales et de société, ne traite pas..
Des questions géostratégiques qu’il est inconséquent de négliger
Le Pacte civique a conduit sa propre réflexion et souhaite apporter sa contribution à ce débat.
Le retour de la guerre
Le retour de la guerre sur son sol oblige l’Europe à revoir rapidement le format de ses logiciels diplomatiques et militaires calibrés depuis les années 1950 sous le parapluie militaire américain.
Dans un paysage géopolitique complètement bouleversé en si peu d’années, l’Europe – et plus particulièrement l’Union européenne – doit se repositionner face à deux guerres bien réelles sur son territoire ou à proximité immédiate de celui-ci.
- L’agression russe en Ukraine questionne sa capacité de réaction et la cohérence de celle-ci. Cette agression interroge également la nature et le degré de l’engagement des Etats-Unis dans les questions européennes qui ne sont plus au cœur de leurs préoccupations.
- La guerre en Palestine invoque d’autres proximités, territoriale d’abord – Chypre, membre de l’Union européenne, est toute proche -, mais surtout, historique, culturelle et religieuse, avec la terrible dimension humaine et humanitaire des massacres qui ont été perpétrés depuis octobre 2023 et les préoccupantes répercussions antagonistes sur le terreau politique et culturel intérieur de notre pays et du continent européen.
Des enjeux géopolitiques qu’il serait mortel de sous-estimer
- l’Europe n’est plus au cœur des enjeux géostratégiques, comme elle le fut pendant la période de la guerre froide ;
- les Etats-Unis déplacent le centre de gravité de leurs préoccupations géostratégiques vers la zone indo-pacifique et la mer de Chine ;
- la Russie a décidé de se redonner– tant pour des raisons intérieures que géopolitiques – une vocation de conquérant impérial ;
- la Chine souhaite assumer géopolitiquement son rôle de deuxième puissance mondiale ;
- le « Sud global » exprime la velléité de s’affranchir de la domination occidentale qu’il estime sur le déclin historique ;
- le multilatéralisme est en crise, l’ONU est impuissante ; l’application du droit international est à géométrie variable.
Au sein de l’UE, trois tabous ont été récemment levés
Le tabou de l’idée d’une défense européenne plus autonome est tombé en quelques années d’abord pendant le mandat présidentiel de Trump puis, plus récemment, avec l’agression russe ;
Un deuxième tabou est tombé pendant la pandémie du Covid 19 qui a révélé l’indéniable capacité qu’avait l’Union européenne à faire face collectivement à une menace sanitaire planétaire.
Un troisième tabou a été levé avec l’emprunt de 750 milliards qui fait voler en éclat l’orthodoxie budgétaire néolibérale défendue notamment par les Allemands et dote l’UE d’une force de frappe économique d’intervention. Même si cette dernière n’est pas uniquement dévolue aux questions de défense, elle est indispensable au réarmement et à l’équipement militaire des pays de l’UE.
D’autres conditions sont encore loin d’être réunies
On en relèvera quelques-unes.
- Une forte cohérence et cohésion diplomatique vis-à-vis des Etats-Unis, de la Chine, de la Russie ou d’Israël. Le ballet des dirigeants nationaux européens se rendant seuls à Kiev, ou à Pékin, ou à Tel Aviv est contre-productif et porte atteinte à notre crédibilité ; certes, le Président de la République française invite la présidente de la commission européenne lorsqu’il reçoit le dirigeant ukrainien ou chinois. Mais cela ne suffit pas.
- Le recours problématique à l’achat de matériels miliaires aux Etats-Unis « sur étagère » pour des raisons de commodité, de coûts mais surtout de prime à l’allié dominant.
- La fragilité des achats de matériels militaires hors UE : USA, Israël, Corée du Sud… qui limite l’utilisation de ces armes à l’accord des pays qui les fabriquent.
- La nécessaire coordination des fabrications d’armement en Europe : il faut donner de la visibilité aux industriels européens et dépasser les rivalités des Etats entre eux.
- Une armée européenne n’est évidemment pas d’actualité, pour autant qu’elle soit souhaitable en tant que telle. En revanche, la création d’une force de réaction rapide composée de détachements nationaux volontaires et coordonnés pour des missions d’intervention d’urgence (protection de ressortissants, urgences humanitaires, sécurité de routes maritimes…) est réalisable plus rapidement.
- La coordination avec les systèmes de défense britanniques.
- La question de la dissuasion nucléaire française dont la décision d’utilisation ne peut, en tout état de cause, qu’appartenir à un seul – le chef de l’Etat français – mais dont la couverture du parapluie dissuasif pourrait être étendue à plusieurs Etats européens.
- La nature et le degré d’implication pour la défense de l’Europe des Etats-Unis au sein de l’OTAN.
- Le mode de prise de décision au sein de l’UE : quel type de majorité ?
Des propositions progressives et réalistes à moyen terme
Dans le domaine de la diplomatie, engager des initiatives coordonnées et plus structurantes. Elles porteront sur :
- le renforcement du multilatéralisme,
- le choix résolu mais sans naïveté ni faiblesse en faveur de la paix et de la liberté ;
- l’affirmation d’une Europe reconnue comme une « puissance » qui puisse parler d’une même voix avec les Etats-Unis et la Chine. Une plus forte coordination diplomatique ne signifie pas l’abandon de la souveraineté ;
- l’aide et le soutien, pratiqués avec discernement, au développement des pays du sud les plus déshérités.
Dans le domaine des industries d’armement :
- donner une visibilité aux industriels européens et dépasser les rivalités des Etats entre eux, chacun défendant ses leaders nationaux (char et avion du futur) ;
- porter le plus rapidement possible le fonds européen de défense, actuellement doté de 8 milliards d’euros à 100 milliards.
En résumé, faire de l’Europe une grande puissance diplomatique, économique, écologique et sociale.
Conclusion
Ces analyses et propositions du Pacte civique sont dans la droite ligne de ses choix européens dès l’origine.
Il faudra faire preuve d’élan et d’innovation au cours des années qui viennent pour mettre en œuvre ce programme. Puissent nos votes y contribuer
Il s’agit rien moins que de défendre le modèle européen démocratique, social et écologique animé par nos valeurs humanistes attachées aux droits fondamentaux des personnes et au droit international des Etats et des peuples pour un monde en paix et une planète saine.
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[1] Pour une lecture complète voir https://www.pactedupouvoirdevivre.fr/europennes-2024
[2] Voir notre Flash info du 22 avril 2024 « Contradictions et mensonges du Rassemblement National : le risque d’une Europe démantelée ».
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