« Mortelles Inégalités » : Une Tribune du Pacte civique parue dans Le Monde.

L’atelier Démocratie – OCQD du Pacte civique fait « peau neuve » et change de format avec désormais la parution, chaque trimestre, de contributions ciblées sur des questions d’actualité.

Il inaugure ce nouveau format par un article décapant qui établit les liens entre la surmortalité observée dans certains territoires et la densité urbaine. Si les corrélations semblent évidentes, la réponse à cette crise ne peut se limiter au champ sanitaire. Elle doit plutôt rechercher les cause profondes de ces mortelles inégalités au regard des situations de logement, des modes de transport, de l’organisation locale des soins et d’hébergement, ou encore du taux de population pauvre ou immigrée.

Des constatations et interpellations réalisées à l’aune de deux valeurs du pacte républicain : la justice et la fraternité. »

Ce premier numéro est paru dans une tribune du journal Le Monde, lien vers l’article (18 juillet 2020)

Pour télécharger l’article, cliquez ici

8 juillet 2020

Mortelles inégalités territoriales – Covid-19 et gestion urbaine

Constatations et interpellations

  Résumé   
La présente contribution, délibérée dans le cadre des réflexions de l’atelier « Démocratie- Observatoire citoyen de la qualité démocratique »  du Pacte civique établit, sur la base des données officielles, essentiellement puisées à l’INSEE, une corrélation entre, d’une part, la surmortalité observée dans certains territoires pendant la période la plus active de la pandémie, et d’autre part, la densité urbaine.  Au-delà des constatations, elle adresse plusieurs interpellations estimant que la réponse à cette crise, d’abord sanitaire, ne peut se limiter à ce champ et doit rechercher, plus en amont, les causes profondes de ces mortelles inégalités territoriales : situation de logement, d’inconfort spatial, de modes de transport, d’organisation locale des soins et d’hébergement, de taux de population pauvre ou immigrée. Bref, elle pointe le déficit des politiques publiques territoriales insuffisamment délibérées, concertée et  négociée avec les élus et les citoyens.  

Introduction

 La pandémie qui a frappé notre pays et la planète toute entière soulève bien des questions.  Les premières bien sûr concernent notre système sanitaire, de prévention comme de gestion des crises. Mais elle peut aussi, dans ses impacts très différenciés sur le plan spatial, être révélatrice de  problématiques, souvent  bien connues, mais resurgissant cette fois avec un brutal indicateur de surmortalité. Alors l’examen des données de mortalité aujourd’hui connues, plutôt que de permettre d’affirmer des certitudes, invite à poser des questions et pointer des problèmes cruciaux souvent signalés mais toujours restés en suspens.

Les comparaisons internationales l’illustrent : dans la crise du covid-19, le poids des zones urbaines est évident. Et logique. Elles sont faites pour maximiser les contacts dans une optique d’urbanité et de productivité. Et quand ces contacts se transforment en risque de contagion, on y retrouve la même efficacité, avec ses conséquences négatives, sociétales comme économiques.

L’épidémie  a frappé notre pays provoquant une nette augmentation de la mortalité à partir du 15 mars 2020. Son irruption massive dans le département du Haut-Rhin a vite diffusé dans les départements alentour, aussi bien du Grand Est que de Bourgogne-Franche Comté. Par suite, le virus a sévi en Ile de France avec une forte incidence à partir du 20 mars, ainsi que dans de nombreux départements du Grand Est, mais avec des intensités sensiblement différentes.

Alors que la grande vague de décès semble pour l’essentiel derrière nous, nous pouvons, avec certes toutes les précautions nécessaires, en analyser les incidences spatiales et énoncer quelques questions ouvertes qui en découlent dans des champs de préoccupation urbain et politique. 

Cette contribution mobilise les données, centralisées par l’INSEE, des communes transmettant les décès par voie dématérialisée – environ 90 % des décès-. Des synthèses en sont régulièrement publiées. Le présent travail utilise un tableau mis en ligne le 7 mai 2020  avec des données départementales ce qui permet d’aller jusqu’au 30 avril pour les communes dites « dématérialisées » qui représentent environ 90 % des décès sur l’ensemble des communes. Les données ainsi sélectionnées sont donc représentatives. Les données actualisées au 11 mai ne donnant pour la France entière que 3 % de décès en plus, les ordres de grandeur énoncés peuvent donc être maintenus.

 Pour  la présentation des présentes données la France sera répartie en plusieurs secteurs : d’un côté  les différents« clusters », selon la terminologie utilisée par les pouvoirs publics, à forte surmortalité ; de l’autre côté, le reste du territoire. Des  tableaux permettent de confronter ces chiffres avec d’autres grandeurs également spatialisées au niveau départemental comme le surpeuplement des logements ou encore  les densités  urbaines. Les densités départementales, qui mélangent par exemple la forte densité de Marseille intramuros avec celles, rigoureusement nulles, de la Camargue ou de la Crau, sont hors de propos dans toute analyse d’un phénomène d’abord urbain.

Les clusters sont définis ici comme un ensemble de départements connexes  avec des excédents de mortalité nettement supérieurs à la moyenne nationale. L’expression d’aire urbaine utilisées pour certains d’entre eux relève de la commodité de langage pour signifier la  zone d’influence d’une importante agglomération[1].

 I) Les constatations  de base

Elles seront présentées dans 4 tableaux différents.

Le premier donne  les chiffres au plan national.

Répartition générale de la surmortalité entre le 15 mars et le 30 avril 2020

Tableau 1

Population en milliers, décès à l’unité

 PopulationDécès 2020Décès 2019Excédent de décès%
IDF  aire urbaine14 14022 75811 17711 581103,6 %
Clusters* hors IdF9 873 17  61411 0606 55459,3 %
Hors  clusters43 05151 366  47 1034 2639,1 %
France entière       67 064   91 738  69 34022 39832,3 %

* composition des clusters définie ci-dessous

L’examen des différents  clusters est instructif[2].

Le plus important est constitué par la région Ile de France et les départements périphériques, Eure, Eure-et-Loir et Oise, qui in fine regroupent l’essentiel de la population de l’aire urbaine, au sens du ZAU (zonage par aire urbaine) version 2010, liée au pôle de Paris[3]. L’Ile de France stricto sensu fait l’objet d’une analyse plus précise infra.  Les chiffres sont éloquents.

Cluster aire urbaine de l’Ile de France

Tableau 2

Population en milliers, décès à l’unité

 PopulationDécès 2020Décès 2019Excédent de décès%
Ile de France12 27820 3749 60410 770112,1 %
Dpts28,27,601 8622 3841 57381151,6 %
Aire urbaine14 14022 75811 17711 581103,6 %

Le taux global  de surmortalité de l’Ile de France est supérieur à celui du premier cluster français qui s’est constitué autour de Mulhouse.

Celui-ci a débordé sur l’ensemble de la zone d’emploi alsacienne, ainsi que sur la zone d’habitat des personnes employées dans les usines du groupe automobile PSA implantées notamment à Sochaux, Mulhouse et Vesoul. Cela représente au total 7 départements implantés dans 2 régions, le Grand Est et la Bourgogne-Franche-Comté : 21, 25, 67, 68, 70, 88 et 90. On le dénommera « cluster Haut-Rhin ». Le bilan global en est le suivant:

Cluster Haut-Rhin

Tableau 3

Population en milliers décès à l’unité

 PopulationDécès 2020Décès 2019Excédent de décès%
Cluster Haut-Rhin3 7017 1984 0023 19679,9 %

Trois autres clusters se signalent. Ils recoupent les aires urbaines de Lyon, Metz et Reims. A chaque fois, le taux de surmortalité dans le département qui contient la ville centre du pôle est nettement plus fort que celui des départements voisins. Et ceux-ci restent toujours à plus du double de la moyenne nationale constatée hors clusters.

Cluster  trois aires urbaines

Tableau 4

Population en milliers décès à l’unité

 PopulationDécès 2020Décès 2019Excédent de décès%
Lyon*2 9654 4703 2431 22737,8 %
Metz**1 9483 6002 3011 29956,5 %
Reims ***1 2592 3461 51483255,0 %
ensemble6 17210 4167 0583 35847,6 %

*départements 01, 69, 42

** départements 57, 54, 55

***départements 51, 52, 02

II)  La situation francilienne

La région Ile de France  stricto sensu, qui pèse 18,3 % de la population française, et qui en 2019 pour la période considérée ne totalisait que 13,1 % des décès a représenté, entre le 15 mars et le 30 avril, 48 % de la surmortalité constatée. Elle mérite une analyse spécifique. Elle connait, comme toutes les métropoles mondiales aux chiffres crédibles, un pic de surmortalité  dépassant les 100 %, mais un peu moins prononcé qu’à Londres et surtout qu’à New York.

Ile de France: décès entre le  15 mars et le 30 avril

Tableau 5 

Population en milliers décès à l’unité

 PopulationDécès 2020Décès 2019Excès 2020/2019En %
752 1484 1502 2251 92586,5 %
771 4241 855918937102,1 %
781 4491 83598684986,1 %
911 3192 0059501 055111,1 %
921 6143 2151 3871 828131,8 %
931 6702 5269591 567163,4 %
941 4062 7191 2601 459115,8 %
951 2482 0699191 150125,1 %
Ile de France12 27820 3749 60410 770112,1 %

 En ordre de grandeur ces chiffres sont cohérents entre eux. Les emplois étant d’abord concentrés dans la zone centrale, la population de la grande couronne, dans sa grande majorité, doit s’y rendre, en prenant des transports collectifs qui s’avèrent constituer le principal facteur de propagation du virus. Comme toutes les zones urbaines d’une certaine densité en sont munies, ce sont d’abord leurs conditions d’utilisation qui doivent être questionnées[4].On voit bien sur quoi débouche en pratique le désir affiché de mettre en œuvre, dans le domaine des transports en commun, les principes désormais courants de « distanciation sociale » : soit la nécessité d’augmenter l’offre de transport, ce qui n’est guère possible physiquement et économiquement, soit de facto accepter la réduction de l’activité économique du pays. A titre d’exemple les analyses de trafic voyageurs décomptaient, aux heures de pointe, plus de 6 personnes debout par m2 sur le tronçon central du RER A et sur le nord de la ligne 13 du métro. Le traité de concession de la RATP prévoit un maximum de 4 personnes par m2. Aujourd’hui on en est loin. Retrouver demain ce chiffre dans la pratique serait donc un progrès sensible.

 Mais la région Ile de France peut-elle fonctionner normalement sur le plan économique avec une capacité réduite de transports en commun aux heures de pointe ? C’est une question ouverte dont on voit bien les conséquences en termes de reprise de l’activité du pays[5].

Rajouter à ces chiffres bruts des indications concernant la densité et le surpeuplement[6], permet de mieux repérer les différences de comportement de l’Ile de France par rapport au reste du pays. Une première analyse concernant la zone dense sera éclairante. Il s’agit des 4 départements intégralement urbanisés, c’est-à-dire avec espaces verts urbains, situés intégralement dans le pôle urbain de Paris.

Ile de France, zone centrale

Tableau 6

Population en milliers, surface en km2, densité en habitants par km2

 PopulationSurfaceDensitéSurmortalitéSurpeuplement*
752 14810520 45786, 5%15,9 %
921 6141769 169131, 8%13,0 %
931 6702367 077163, 4%20,6 %
941 4062455 739115, 8%13,7 %
Zone centrale6 8387628 974116, 3%15,9 %

*  pourcentage de ménages en surpeuplement, suivant INSEE focus n°187, 20 avril 2020.

La moyenne nationale du surpeuplement est à 5%. Ces données sont fortement corrélées avec la proportion d’immigrés dans la population active[7], comme l’indique le tableau suivant:

Proportion d’immigré(e)s dans la population entre 25 et 54 ans

Tableau 7

Ile de Francedont 93Autres régionsFrance entière
26,6 %42,8 %9,4 %13,0 %

Données INSEE 2015

La hiérarchie des données traduisant le poids des immigré(e)s dans cette tranche de population analysée correspond à celle de la surmortalité telle que calculée dans le tableau 1. L’article cité en référence[8]expose les mécanismes qui ont conduit l’Ile de France à progressivement  concentrer 40 % des immigrés de la France métropolitaine. Les données plus fines sur le surpeuplement en Ile de France[9] correspondent bien au poids des immigrés dans la population des différents secteurs de la métropole du Grand Paris (jusqu’à 27 % de logements surpeuplés à Plaine-Commune[10]).

Pour la grande couronne, les données sont les  suivantes:

Ile de France  grande couronne

Tableau 8

Population en milliers, surface en km2

 PopulationSurfaceDensitéSurmortalitéSurpeuplement
781 4492 28463486,1 %7,3 %
911 3191 804731111,1 %8,7 %
951 2481 2461 002125,1 %11,3 %
771 4245 919241105,8 %7,5 %
G. Couronne5 44011 253483102,1 %8,6 %

Le pourcentage de surpeuplement en grande couronne est plus faible, mais reste toujours au- dessus de la moyenne nationale de 5%.Le  taux de surmortalité y est un peu plus faible. Mais  il reste élevé, et hors de proportion avec les données relevées dans le reste du territoire:9,1%(clusters exclus).

Les chiffres de densité concernant la grande couronne francilienne sont à questionner, car chacun de ces départements regroupe une partie dense, faisant partie de l’agglomération de Paris, et tout un secteur rural[11] de faible densité.  Ce chiffre de densité moyenne n’a donc guère de signification. Mais les données concernant le pôle de Paris, qui regroupe la partie agglomérée de l’Ile de France, permettent d’identifier pour la grande couronne une surface appartenant à ce pôle de 203 km2 pour 3,516 millions d’habitants, présentant une densité de 1 690 habitants/km2, nettement inférieure à celles des grandes villes hors Ile de France. Ce n’est donc pas la densité en soi qui est cause de cette surmortalité, mais en l’occurrence la dépendance par rapport à une zone dense à laquelle on n’accède que par des transports en commun surpeuplés.

Deux hypothèses sont également à éclaircir. D’abord le rôle du pôle de Roissy. Il accueille environ 60 millions de passagers par an et constitue une zone d’emploi forte de 70 000 actifs résidant dans les départements voisins. C’est peut-être son influence qui a été la cause première de ce que cette analyse appelle supra  » le cluster de Reims » et qui  aurait commencé par le département de l’Aisne.

Une réflexion analogue pourrait s’appesantir sur le marché de Rungis, l’un des plus grands marchés agricoles au monde. Il diffuse  sur toute la région Ile de France via le transport quotidien de milliers de tonnes de produits et en période de pointe 18 000 personnes peuvent s’y activer simultanément.

III) les questions ouvertes

Ces données brutes  permettent de réfléchir à quelques questions, en commençant par celle des densités urbaines des secteurs analysés, mesurées ici en habitants par km2.La densité atteinte pour la zone centrale francilienne – 8 974 habitants/km2– est très élevée. A titre de comparaison, Londres plafonne autour de 5 600 habitants au km2, et Tokyo, au sens de la préfecture de Tokyo, de 6 300 habitants/km2. Les agglomérations de Berlin et Munich ont une densité  d’environ 5 000 habitants/km2, et Francfort de 3 200habitants/km2 comme bien des agglomérations françaises[12]. On ne s’étonnera donc pas que l’agglomération parisienne se caractérise par du surpeuplement, une flambée de l’immobilier dans la ville centre, des loyers élevés, des temps de transport croissants pour bénéficier de meilleures conditions de logement et donc une situation structurellement difficile pour les ménages les plus défavorisés.

Les fortes densifications sont donc interrogées par cette pandémie. Mais une question doit être posée: un certain discours ambiant sans nuances de l’urbanisme tout à la gloire de la densification sera-t-il capable de s’en inquiéter, et d’aller jusqu’à sa remise en cause ? Sans doute pas. Que le logement ne soit pas  un produit hors sol reste pour certains un fait étrange, à laisser de côté[13]. Que le coût de construction des tours, comme leurs coûts de gestion soient particulièrement élevés constituent des faits qui semblent négligés[14], à tout le moins éludés dans certaines analyses émanant des autorités publiques, voire de prix Nobel[15]. Cela se comprend ; ils viendraient déranger les discours rituels bien connus sur les dangers de l’étalement urbain et la nécessaire lutte contre l’artificialisation des sols. Mais est-ce en campant sur ces positions généralement acquises que l’on pourra faire face aux problèmes posés ? Bossuet notait déjà en substance que   « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont  par ailleurs ils vénèrent les causes« .

Les 15 communes les plus peuplées hors Ile de France et dont le territoire est très largement occupé par l’urbanisation fournissent un point de comparaison. Elles regroupent environ 4 millions d’habitants  une densité moyenne autour de 4 000 habitants par km2, ordre de grandeur évoluant peu depuis 1968[16], et donc cousines de la densité des grandes villes allemandes. Elles sont toutes dotées de transports collectifs, tramway, voire métro pour Lyon, Marseille, Toulouse et Rennes. Et à coté de  villes qui, comme Lyon et Strasbourg, ont connu des phénomènes de nette surmortalité, d’autres, comme Marseille, Toulouse ou Nice, toujours avec une densité communale moyenne autour de 4 000 habitants/km2 – mais nettement plus forte dans le centre de ces grandes communes – sont restées en dehors de la vague. Le confinement était intervenu à temps pour elles.

Alors la densité n’est donc pas un concept critiquable en soi. Mais  elle réclame que soit résolue, dans de bonnes conditions, la question du confort et de la cohabitation dans les transports collectifs. Du coup peut-être que plus que la densité démographique, calculée sur la population habitante, faudrait-il reprendre le raisonnement en s’occupant cette fois de la  densité d’emplois par m2, et des risques que font désormais courir les grands pôles tertiaires, avec les conditions de desserte liées. Quel sens ont encore aujourd’hui, avec l’explosion du télétravail, ces grandes concentrations de bureaux synonymes pour leurs occupants d’entassement peu supportable dans les transports collectifs aux heures de pointe ? Le télétravail peut être en partie une réponse, mais les entreprises qui s’y trouvent continueront-elles encore longtemps à y payer des loyers élevés pour des occupations réelles de plus en plus discontinues ? Ces prochains mois nous apporteront sans doute des indications de tendance, mais ce thème devra être approfondi à l’aide de comparaisons internationales.

La question de la composition et de la gestion des espaces publics se pose de même.  L’abondance des espaces publics verts est à l’évidence la meilleure garantie possible contre des sur-fréquentations potentiellement dangereuses. Et de même la générosité des trottoirs, et leur aménagement adéquat, peuvent s’avérer essentiels pour la gestion d’une fréquentation urbaine intense aux moindres risques[17].

Bien entendu, des analyses similaires peuvent être avancées concernant le logement. Les contraintes du confinement et les désagréments subis dans des appartements trop petits, y compris pour le télétravail de ses occupants, vont-ils accélérer de façon notable des migrations significatives, plus fortes qu’à l’ordinaire[18], vers des lieux ignorant les densités franciliennes ? La question est posée, sans qu’on puisse y répondre.

 Les questions spatiales se croisent bien entendu avec les questions politiques  et  sociales qui ne peuvent être laissées de côté dans cette analyse. Ainsi les différences constatées de mortalité en Ile de France, entre les départements 75 et 78 et les autres s’expliquent aisément : ils ont une population en moyenne plus aisée que dans le reste de la région et plus apte aussi au télétravail. Et une bonne partie d’entre elle a pu aller vivre ailleurs pendant la période de crise. En sens inverse, le taux de pauvreté le plus élevé, comme celui de surpeuplement, est celui, et de loin, de la Seine-Saint-Denis. De façon corrélative, cette population a plus de problèmes de santé qu’ailleurs. C’est le premier département métropolitain pour le diabète, avec 30 % de médecins libéraux de moins que la moyenne nationale[19]. 33 % de la population active y  est immigrée, contre, en chiffres ronds,  20 % en Ile de France, et 10 %  pour la France entière. C’est aussi le département le plus jeune de France. En 2017, 42,8 % de la population avait moins de 30 ans[20]. C’est un a fortiori au regard du constat général de la surmortalité chez les plus de 65 ans. Dans des villes qui pratiquent, sans fausse pudeur, des analyses ethniques, comme Londres ou New York, le taux de surmortalité des populations immigrées pauvres  a été mesuré comme 2 à 4 fois supérieur à ce qu’il est pour les catégories plus aisées[21]. Sans doute arrivera-t-on pour l’Ile de France à des ordres de grandeur semblables quand les diverses analyses lancées sur ce thème par des centres de recherche autonomes seront terminées. Souhaitons que les résultats soient vite validés, puis publiés.

Mais cette situation sociale débouche sur une analyse politique qu’il faut avoir le courage de ne pas éluder. Comme le relevait Saskia Sassen en 2007[22], les villes-monde, comme Paris, Londres ou New-York reposent de fait sur deux types d’actifs : d’une part une classe dirigeante mondialisée, et d’autre part une classe de travailleurs pauvres, constituée d’abord de femmes et d’immigrés. Et ce sont dans leurs lieux habituels de résidence, les quartiers populaires, que se sont révélés les premiers foyers d’infection[23]. Or dans ces quartiers, les habitants ont de fait moins de droits politiques qu’ailleurs, car les immigrés qui relèvent des procédures des permis de séjour sont parfois accueillis en préfecture  dans des conditions qui relèvent de la brimade[24] et qui ne peuvent voter aux élections municipales. Et là réside de même une bonne part[25] des 400 000 personnes sans papiers suffisants[26], dont des personnes ni régularisables, ni expulsables, et donc exclues du droit au logement comme de l’accès au travail régulier légal.

 Or c’est de ces quartiers populaires que proviennent une bonne part de ce qu’on appelle les professions exposées, comme par exemple les métiers de service à la personne, ou encore  les caissières de supermarché  ou l’ensemble du personnel des métiers de la propreté. Saura-t-on sortir de cette situation, qui continue de fait à péjorer l’emploi, et les conditions de vie des personnes employées, dans des secteurs professionnels dont tout un chacun proclame désormais l’utilité publique et la dignité ? Un pays qui se proclame  attaché aux valeurs démocratiques d’égalité et de fraternité  devrait savoir le faire. Et d’abord le vouloir.

Conclusion

Le ralentissement actuel de la pandémie conduit sans doute à ce que in fine les ordres de grandeur relevés dans cette note restent valables, de même que les questions – bien sûr non limitatives[27]– qu’ils soulèvent. La crise du Covid-19 apparaît ainsi comme un révélateur impitoyable. En premier lieu des risques sanitaires liées à des manifestations collectives agrémentées d’expressions vocales diverses de toute nature, comme la manifestation religieuse de Mulhouse, ou le match de football de Bergame. Mais surtout des situations d’entassement ou d’inconfort, tant dans les modes de transport que pour les conditions de logement ou de soins. Et de façon plus globale, il semble bien qu’il ait frappé les communautés  urbaines  fortement inégalitaires  plus durement que les autres[28].

Autrement dit, la réponse à cette crise, bien sûr d’abord sanitaire, ne peut se limiter à ce champ, et devra remonter plus en amont pour s’interroger sur les causes profondes de ces mortelles inégalités territoriales.

      Alors peut-on  indéfiniment, en matière d’urbanisme et de logement, poursuivre les mêmes discours qu’avant? Cela risque, hélas, d’être souvent le cas dans un premier temps, à cause de l’inertie des représentations sur la densification des grandes villes au nom de la protection de l’environnement et de la sauvegarde des  terres agricoles. Par ailleurs, il y a bien relégation des plus pauvres en périphérie, mal desservie par les transports collectifs.  Et ce, même si les circonstances extérieures ont changé et semblent le contester de manière radicale.  » Rien n’est plus difficile que de repérer le réel, si ce n’est de l’accepter », expliquait déjà en substance le philosophe Clément Rosset[29]. Mais in fine, ce seront nos concitoyens et les acteurs économiques, qui par leurs décisions de tous les jours, dans leur vie professionnelle comme dans leur vie privée indiqueront les inflexions qu’ils jugent nécessaires, et qui s’imposeront aux décideurs publics. Et ce sera sans doute l’observation fine, et sans œillères, du réel, qui nous donnera les clés du futur de nos villes, à l’aune de deux valeurs du pacte républicain : la justice et la fraternité.

Le Pacte civique,  Atelier « Démocratie- Observatoire citoyen de la qualité démocratique »

Olivier Piron et Jacky Richard


[1] Les aires urbaines, au sens strict de l’INSEE, sont définies sur une base communale, alors qu’ici on ne dispose que d’une base départementale. Mais l’expression aire urbaine se comprend d’elle-même.

[2] Il est important de noter que la présente étude n’a pas été en mesure de traiter les situations particulières rencontrées en outre-mer, notamment celles très lourdes de Mayotte et de la Guyane.

[3] L’aire urbaine de Paris n’effleure les départements de l’Aisne, du Loiret et de la Marne que pour un nombre très  limité de communes.

[4]  Pour des données plus détaillées sur l’embolisation progressive du système de transport en site propre en Ile de France, voir O. Piron, « Le Grand Paris et ses transports« , in La Revue Foncière, février 2018

[5] On attend l’augmentation de l’offre de transports liée à la réalisation du réseau du Grand Paris Express qui s’étagera entre 2025 et 2030 au mieux. Il faudra  que le réseau actuel « tienne » jusque-là.

[6] Mesuré en application de la définition de l’indice de peuplement de l’INSEE version mai 2017

[7] Immigrés au  sens de l’INSEE: personnes nées étrangères à l’étranger. Ce qui exclut par exemple les enfants de couples étrangers, et donc nés étrangers en France, soit 10,3% des naissances en 2018.

[8] O. Piron, « Les polarisations métropolitaines« , in La revue foncière n° 25, Octobre 2018

[9] « 1, 8million d’habitants du Grand Paris à l’étroit dans leur logement, note 173, APUR, Avril 2020

[10] Communauté de commune articulée autour de Saint-Denis, La Courneuve et Aubervilliers.

[11] Ici défini comme la partie de l’Ile de France ne faisant pas partie du pôle de Paris

[12] Sur des comparaisons européennes, cf. la thèse de Marianne Guerois, sur les formes des agglomérations européennes,  2003, université Panthéon-Sorbonne.

[13] Cf.  Rapport du Comité pour l’économie verte, » Les enjeux de l’artificialisation des sols« , février 2019.

[14] Alors que ce thème est largement documenté, par exemple dans des articles d’Arnaud Bouteille ou de Jean Cavailhès, par exemple dans la Revue Foncière.

[15] In Jean Tirole, « L’économie du bien commun« , PUF, 2016, page 85. Mais J. Tirole reconnaissait  lui-même avec humour que le prix Nobel donnait une propension certaine à sortir de son domaine d’excellence.

[16] O. Piron, » La densification acceptée« , Etude foncières n° 119, février 2006. L’actualisation de ces chiffres avec les données de population pour 2016 permet de maintenir l’assertion initiale.

[17] Isabelle Beraud-Sarfaty, « Le trottoir, nouvel actif » in Futuribles, mai 2020.

[18] L’Ile de France avait, entre 2010 et 2015, un solde migratoire global négatif d’en moyenne 52 000 personnes par an. Et comme les arrivées de l’extérieur du pays sont au moins de 30 000, le solde migratoire interne doit tourner autour de 80 000 par an. Sera-t-il sensiblement accéléré?

[19] Observations de A. Mariette et L.Pitti, Université Paris 8-Saint-Denis, avril 2020.

[20] Source https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011101?geo=DEP-93, 26 06 2020.

[21] Cf. Dominique Méda, « Les morts de la première ligne » in Le Monde, dimanche 24 Mai 2020.  Cet article indique ses références scientifiques précises tant aux Etats-Unis qu’en Grande Bretagne.

[22] Saskia Sassen, « La globalisation. Une sociologie« , nrf essais Gallimard, 2009.

[23] E. Charmes et M, Rousseau, « La mondialisation du confinement« , La vie des Idées, mai 2019.

[24] Le récent  rapport de la Cour des Comptes sur les conditions d’accueil et de gestion des immigrés , mai 2020, parle poliment, mais clairement,  « d’efficience à vérifier ».

[25] Comme on peut tenter de l’estimer en examinant le poids des recours à la CMU.

[26] Selon les évaluations les plus souvent admises par des chercheurs spécialisés sur ces thèmes.

[27] Par exemple le facteur de la surmortalité liée à l’âge n’a pas été isolé dans cette étude faute d’élément territorialisés précis sur ce point.

[28] Cf. les notes ou articles cités en notes 21 et 23.

[29] Clément Rosset,  » Le réel et son double« , Gallimard, 1976.

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