Un décryptage rendu difficile par des victoires et des échecs dans chaque camp …
Cependant, une tendance lourde : un vote RN en progrès dans les territoires, qu’il importe de comprendre pour le combattre.
Les soirées électorales se ressemblent. Au soir du 2nd tour des élections municipales, les responsables des principaux partis s’appuient sur une série de victoires locales pour revendiquer la justesse de leur ligne politique et des lendemains prometteurs. La réalité est toute autre, souvent toute en nuances, tout particulièrement cette année.
Néanmoins, le Pacte civique, fidèle à sa méthode documentée et distanciée, s’efforce de tirer les grands enseignements du scrutin.
Les trophées brandis
Chaque camp brandit ses trophées. Renaissance, met en avant la prise de Bordeaux, Annecy, Tarbes, Rodez et un doublement du nombre d’élus locaux ; la gauche socialiste et écologiste s’enorgueillit de sa victoire – pas évidente au départ – dans les trois principales villes de France : Paris, Lyon, Marseille ; les métropoles de l’Ouest – Nantes et Rennes – et celle du Nord, Lille restent dans le giron du PS ; la France insoumise (LFI), salue sa victoire dans deux villes de plus de 100 000 habitants – Roubaix et Saint-Denis – et une « entrée fracassante » dans les conseils municipaux ; le RN garde Perpignan et gagne deux nouvelles préfectures : Carcassonne et Montauban ; son allié prend Nice. Les Républicains gardent Toulouse et prennent Clermont-Ferrand, Poitiers, Besançon, Cherbourg, Tulle et affirment avoir le plus grand nombre de maires affiliés à un parti.
Quelques grands enseignements du scrutin
Si toutefois on s’essaye à tirer quelque grandes lignes nationales d‘une élection où les déterminants locaux sont pourtant des éléments majeurs d’explication (sans faire pour autant de ces élections locales un avant-goût incontestable des futures présidentielles), on observe en premier lieu que l’abstention reste à un haut niveau (42 %), certes très inégalement entre territoires ruraux (80 % de participation au 2nd tour dans les communes de moins de 1000 habitants) et grandes villes (51 % de participation dans les villes de 50 à 100 000 habitants).
En second lieu, on a assisté à un déplacement du centre de gravité électoral vers la droite et divers droite, la gauche et les écologistes n’ayant pu globalement maintenir leurs gains de 2020.
En troisième lieu, il est indéniable qu’il y a eu une percée de LFI – absente du précédent scrutin municipal – notamment dans les quartiers populaires et avec une audience dans la jeunesse militante. En revanche une certaine forme de rejet de LFI a été perceptible dans les alliances de second tour.
En quatrième lieu, la progression la plus significative – sans être numériquement perceptible – reste celle de l’extrême droite. Certes, le RN est tenu en échec là où il nourrissait de forts espoirs (Toulon, Nîmes, Douai ou Draguignan) mais il l’emporte là où on l’attendait (Carpentras, Orange.) mais aussi, et surtout, là où on ne l’attendait pas (Castre, Vierzon, Liévin, La Flèche). C’est cette diffusion territoriale du vote RN qui est très notable. De plus, il conserve, sans difficulté, les villes acquises en 2014 et en 2020, telles que Perpignan déjà citée, Fréjus et Béziers.
Si ces victoires restent numériquement limitées, elles s’inscrivent dans une dynamique plus ample, qui concerne maintenant l’ensemble du pays, y compris dans des territoires où l’extrême droite était jusqu’ici peu présente, comme le centre de la France et l’ouest, désormais ouverts à son implantation.
La question des alliances de 2nd tour
Il importe de revenir sur la question des alliances de 2nd tour, notamment celles entre les socialistes et LFI et sur la porosité entre les votes de droite et d’extrême droite.
On retiendra que parmi les villes où il y a une fusion entre LFI et le reste de la gauche, quand le score de premier tour de LFI est fort, le report des voix se fait moins bien, la dynamique est plus faible, et cela conduit souvent à une défaite. Toulouse et Limoges en sont l’illustration la plus visible. De plus, l’électorat allant du centre à l’extrême droite s’est mobilisé contre ces listes d’alliance de gauche et a choisi un vote utile qui profite, en général, au candidat Les Républicains. A Nîmes, Marseille ou Saint-Etienne, l’électorat de droite classique préfère se reporter sur les listes du RN que sur les listes de centre gauche ou de gauche. Ce mouvement enterre l’existence d’un « barrage républicain » à droite.
La porosité des électorats à droite est avérée, même dans les cas où la ville reste à gauche, comme à Nantes et à Grenoble.
La polarisation du paysage électoral par ses deux bords opposés, LFI d’un côté, le RN de l’autre, a donc plutôt profité à la droite traditionnelle et pénalisé le reste de la gauche, sauf dans les grandes métropoles. Paris, Lyon et Marseille en sont de brillantes illustrations, avec des compositions différentes (en concurrence avec LFI à Paris, en reconstituant au deuxième tour la majorité sortante à Lyon, avec le retrait de LFI à Marseille).
Ce décryptage tout en nuances du scrutin municipal ne doit pas faire oublier ce qui apparaît, en l’état du rapport de forces actuel, comme une irrésistible montée du RN, dans la perspective de l’élection présidentielle l’an prochain.
Le nécessaire sursaut !
Le Pacte civique, au lendemain des Municipales, estime qu’il est indispensable de voir comment un large mouvement de la société civile pourrait mobiliser l’ensemble des forces républicaines, détourner certains citoyens abusés par le discours du RN et attraire les abstentionnistes en faveur d’un sursaut républicain.
Les causes du vote à l‘extrême droite sont maintenant assez bien connues.
Rappel sur les causes principales du vote RN
Les éléments déclencheurs du vote RN chez les électeurs et les électrices peuvent être classés en trois grandes catégories :
- les problèmes socio-économiques (pouvoir d’achat, précarité…) ;
- les effets allégués de l’immigration sous tous ses aspects ;
- les opinions et émotions négatives des citoyens.
En effet, l’état d’esprit et les émotions ressenties par les habitants dépendent grandement du lien social présent ou non dans leur quotidien.
Aussi bien dans les villes que dans la ruralité, on constate que l’isolement et le sentiment de solitude augmentent en France depuis de nombreuses années :
- familles monoparentales ;
- foyers vivant en campagne ou en périphérie de centres urbains soumis à un rythme de vie contraignant et deshumanisant ;
- personnes âgées et étudiants isolés, etc.
Quand on se sent seul ou isolé, les émotions négatives naissent plus facilement, s’exacerbent et se cristallisent. Ne trouvant aucune compensation, elles génèrent du ressentiment voire de la colère, ce qui se traduit souvent par l’abstention électorale, mais aussi par un vote pour les extrêmes, et en grande part pour le RN.
Une personne en manque de lien social se retrouve seule face aux récits médiatiques nationaux, ou aux injonctions des réseaux sociaux, et peut être séduite par le discours simple et fort du RN qui se fait habilement le porte-voix de ses difficultés et de ses peurs.
Isolée, elle n’a pas l’occasion de les exprimer, de les partager avec d’autres. « Ça irait mieux en le disant ! ».
Une simple discussion dans un lieu de rencontre – local associatif, café… – désamorcerait souvent son ressentiment et éviterait la surenchère.
Sans cet échange, celle-ci se développe sans limites : rancœurs, défiance vis à vis des élus, des femmes et des hommes politiques au point de ne plus faire confiance à la démocratie, sentiment d’abandon…
La fermeture des bars-tabac
Elle constitue un « marqueur et un accélérateur » de la perte de lien social local et contribue à la montée du vote RN sur le territoire concerné.
Une note du CEPREMAP analyse les effets politiques de la fermeture des bars-tabacs en France. En croisant 18 000 fermetures observées entre 2002 et 2022 avec les résultats électoraux sur vingt-cinq ans, l’étude met en évidence une progression graduelle et durable du vote RN, particulièrement marquée dans les communes rurales.
Et la fraternité !
Comme le montre le dernier « Baromètre de la fraternité » établi par « Le labo de la Fraternité » (dont fait partie le Pacte civique), si les Français se replient sur eux-mêmes de plus en plus, ils gardent toutefois un fort désir de fraternité, qu’ils ont souvent du mal à mettre en pratique, faute de temps, faute d’énergie, faute d’une motivation suffisamment solide face à un monde de plus en plus déroutant.
La proximité peut et doit jouer un rôle essentiel
L’action locale est, bien plus que les échanges numériques, susceptible de briser la solitude des gens, de recréer des relations sociales sur un territoire. Les municipalités et les organisations de la société civile locale peuvent intensifier les actions qu’elles pratiquent souvent déjà, par exemple :
- augmenter les moyens des CCAS (centres communaux d’action sociale) avec l’objectif du lien social ;
- soutenir les associations qui aident à retisser le lien social surtout auprès des personnes en difficulté.
- mobiliser les citoyens pour contribuer à un véritable accompagnement des personnes privées d’emploi
- visiter les personnes âgées seules pendant les fêtes de fin d’année ;
- organiser une cérémonie d’accueil des nouveaux habitants de la commune ;
- établir des lieux de rencontres pour tous les habitants : épicerie-bar, tiers lieux, cafés citoyens …
- organiser des événements festifs réguliers : fêtes locales, repas de quartiers ;
- orienter la politique culturelle vers des spectacles fréquents et ouverts à tous les publics ;
Au-delà, elles peuvent mettre en œuvre la démocratie locale et organiser le plus possible la participation des habitants à la politique et aux projets communaux :
- des réunions d’information et de débat sur les projets de la commune ;
- des référendums locaux consultatifs ;
- une permanence de recueil des doléances des habitants ;
- la participation du plus grand nombre possible à un budget participatif annuel.
Est-ce que cela suffira pour diminuer significativement le vote à l’extrême droite ? Nous ne le pensons pas.
Aller vers…
La défiance est si grande et la fracture si profonde que, si on veut être efficace, il faut aller vers les habitants les plus isolés pour rétablir le lien. Reprendre contact avec eux par des médiateurs bénévoles par exemple ou par les élus eux-mêmes dans une démarche organisée et non partisane. Ecouter ce que les personnes ont à dire. Travailler sur les problèmes de vie quotidienne qui engendrent l’exaspération des citoyens, notamment les déficiences des services publics.
Avec le soutien nécessaire
Il serait tout à fait légitime que les communes qui engagent une action conséquente de cohésion sociale, de mise en lien des publics les plus isolés, bénéficient d’une aide financière, humaine et pédagogique qui pourrait venir des départements, des régions ou de l’État.
Quelques initiatives
Le Pacte civique participe au développement de la cohésion sociale par le biais de ses collectifs locaux ; voir le Flash info de février 2026 « Elections municipales : un enjeu important, des outils pour agir ».
A noter également le document produit par Le Pacte du pouvoir de vivre : « Le Pouvoir de Ville » qui énumère de nombreuses mesures favorisant le lien social.
Conclusion
Dans cette situation que faire ?
Il est nécessaire de mener une action de fond et de long terme pour lutter contre les causes de l’abstention et du vote RN, qui sont très voisines : actions pour renforcer les liens sociaux, développer les émotions positives, aller chercher les personnes qui se sentent ignorées et méprisées. Ces actions ne peuvent être menées par les élus locaux seuls. C’est aussi à la société civile organisée d’y contribuer. Le Pacte civique, membre fondateur du Pacte du pouvoir de vivre qui rassemble 65 organisations de la société civile, est prêt à prendre sa part.
Car c’est aussi un enseignement du scrutin municipal : ce qui s’est passé au niveau local n’est en rien généralisable au niveau national : l’ancrage des partis les plus anciens résiste aux assauts des forces émergentes que sont le RN ou LFI, mais cela ne dit que peu de choses de leur force lors d’élections nationales. Les scènes locale et nationale sont décalées. Ce ne sont pas les mêmes logiques ni les mêmes partis qui emportent la mise.
On ne pourra pas échapper aussi à se positionner sur la stratégie pour l’échéance présidentielle et sur la question du front républicain.
A n’en pas douter, nous aurons l’occasion d’y revenir prochainement.
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